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L’agriculture sacrifiée pour les puces électroniques en vallée du Grésivaudan

par | 11 Juil 2023

A côté de Grenoble, deux usines à puces électroniques consomment énormément d’eau. Leurs développements menacent l’agriculture locale, notamment à cause de l’artificialisation des sols qu’ils accélèrent.

Vue plongeante sur le site de production. Crédit Vincent Peyret – GA presse

C’est un fait maintenant bien connu : le développement de la vie « virtuelle » entraîne quantité d’impacts « matériels » considérables. Ainsi la production des semi-conducteurs, ces puces électroniques essentielles à tous les objets « connectés », implique une grande consommation de produits chimiques, d’électricité et d’eau. Exemple concret : à côté de Grenoble, se trouvent deux usines des multinationales Soitec et STMicroélectronics, produisant des semi-conducteurs pour débouchés high-tech (des voitures autonomes aux objets connectés en passant par les satellites d’Elon Musk ou certaines armes russes retrouvées en Ukraine).

Une colossale gabegie

Depuis l’été dernier, leur consommation d’eau est au centre d’une polémique et d’une lutte locale. Il faut dire que ces deux sites engloutissent près de 29 000 m³ d’eau par jour, soit l’équivalent de 700 000 douches ou de la ville de Grenoble toute entière (ses 160 000 habitants, ses industries, piscines ou services municipaux d’arrosage et de nettoyage). Et encore, cette consommation pourrait doubler prochainement : l’été 2022, le président Macron est venu accompagné de quatre ministres et d’un chèque de 2,7 milliards d’euros pour annoncer l’agrandissement de l’usine de STMicroélectronics. Une « réindustrialisation » tonitruante pour créer en tout et pour tout 1 000 emplois, soit quand même 2,7 millions d’euros d’argent public par emploi créé. Le mot d’ordre de « réindustrialisation » est d’ailleurs trompeur car il ne s’agit pas de produire des choses ici plutôt qu’à l’autre bout du monde : à cause de la numérisation générale dans laquelle sont engagées nos sociétés, les productions de puces européennes s’ajoutent à celles asiatiques ou américaines, elles ne les remplacent pas.

C’est cette annonce de Macron, faite en pleine période de sécheresse et de restrictions d’eau pour les particuliers et les agriculteurs, qui a entraîné la création du collectif Stop Micro (https://stopmicro38.noblogs.org/). Le 1er avril dernier, un millier de personnes ont manifesté devant les grilles de l’usine pour réclamer : « de l’eau, pas ces puces ! » Une mobilisation qui a permis de mettre ce sujet au centre de l’actualité locale, les élus ayant maintenant une certaine pression pour ne pas céder au chantage des industriels et leur acheminer toujours plus d’eau.

Il faut dire que les usines de puces n’utilisent pas n’importe quelle eau : si elles se sont installées dans la région grenobloise, c’est notamment pour la grande qualité de l’eau potable locale, une des seules à ne pas être traitée avant d’être fournie aux consommateurs. Pour laver les plaques de silicium nécessaires à la production de semi-conducteurs, les industriels ont besoin d’une eau ultra pure qu’ils transforment aussitôt en eau « ultra-impure », à cause des milliers de tonnes de produits chimiques utilisés dans le processus de fabrication. Même si l’eau est en partie traitée avant d’être rejetée dans la rivière Isère, l’impact sur le long terme de ces effluents pollués chimiquement pose question. L’histoire des rejets de l’industrie chimique (dans la région grenobloise ou lyonnaise notamment) a montré que des rejets quotidiens, même infinitésimaux, répétés pendant des dizaines d’années pouvaient complètement pourrir des milieux aquatiques et des nappes phréatiques.

La nappe phréatique est justement dans le viseur des multinationales. L’année dernière, la préfecture a autorisé les industries à effectuer des forages dans la nappe, ce qui inquiète les agriculteurs du coin. La vallée du Grésivaudan, où sont situées les usines, possède en effet une des « meilleures terres agricoles de France » selon Benoît, un des formateurs du brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA) de la vallée. Ici, les cultures de maïs notamment sont non-irriguées, grâce à la présence très proche de la nappe phréatique. Dans la ferme école du BPREA au bord de l’Isère, « la nappe est tellement proche qu’on n’arrose quasiment pas, même sous serre ». Si les industriels pompent des milliers de m³ par jour dans la nappe, le niveau va baisser et les agriculteurs vont être obligés d’arroser…

Artificialisation des terres

Ce n’est pas la seule conséquence néfaste à l’extension permanente de ces usines. La plus évidente est l’importante pression foncière que subit la vallée. En accompagnement des développements industriels, les zones d’activités s’agrandissent également sans cesse. Les zones d’habitation suivent le même chemin, notamment pour pouvoir loger les futurs salariés.

Peu-à-peu, les bonnes terres cultivables s’artificialisent, l’agriculture ayant toujours été considérée comme une activité secondaire dans cette « Silicon Valley à la française ». La priorité ici est de produire des puces électroniques, quitte à contourner les lois. Jean-François Clappaz, le vice-président au développement industriel de la communauté de communes du Grésivaudan, se bat pour pouvoir éviter la contrainte de la loi Zan (zéro artificialisation nette) : « Nous demandons que soit prise en compte la problématique particulière du Zéro artificialisation nette afin que le site de la microélectronique dans le Grésivaudan soit frappé d’extraterritorialité pour ne pas être impacté dans son évolution future » (Le Dauphiné Libéré, 29/06/2023). Ainsi les élus locaux sont prêts à toutes manigances pour produire toujours plus de puces, même à se placer dans « l’extraterritorialité », en-dehors du monde réel et des limites physiques de consommation d’eau ou d’artificialisation des sols. Comme si les nuisances du développement du numérique étaient elles aussi « virtuelles »…

Vincent Peyret

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