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« Toutes les ressources de subsistances les plus vitales se situent dans les ruralités »

par | 26 Juil 2023

Suite et fin de l’entretien que Guillaume Faburel, enseignant chercheur en géographie, nous a accordé.

Comment, selon vous, retrouver un équilibre entre urbain et rural, ville et campagne ?
 

Dans un monde idéal, effectivement, il nous faudrait, vu que le temps est compté, penser l’harmonie, et donc l’équilibre. Mais c’est un jeu de plateau. Dans la réalité, on hérite comme tout un chacun d’une histoire collective, avec des rapports de domination, de détermination, de subordination, et d’aliénation accessoirement.

De ce fait, le rapport ville – campagne, aujourd’hui quand il est présenté ou attendu comme harmonisé, mieux équilibré, c’est un discours qui nous vient des villes. Je parle là, des acteurs, des décideurs de villes. Ils ont bien compris que ces machines urbaines étaient d’une vulnérabilité extraordinaire et d’une résilience assez limitée. Du coup, il faudrait retisser des liens, penser des harmonies, des rapports ou des contrats de réciprocité. Le problème est que l’on hérite de plus d’un siècle de maltraitance des ruralités, du monde de la paysannerie qui est passé par le menu… Il y a une morgue urbaine, un sentiment de supériorité. Dans ce contexte, penser équilibre : oui ! A la condition que nous soyons clairs sur l’asymétrie d’entrée, et nous la rééquilibrions d’abord ! C’est qu’on rende un peu de fierté, de moyens… économiques, que l’on reconnaisse les culturalités et les ruralités… et que s’il s’agit de désurbaniser pour réenpasaynner ; et c’est ce que je défends ; et bien que les cultures paysannes dans la subalternité deviennent dorénavant le moteur. C’est à dire que les savoirs de la main, les savoirs-faire autonomisant, la connaissance, le labeur, les types d’activités, les tâches qui nous incombent ne soient pas vus de façon fantasmagorique par des urbains qui suffoquent de l’hyper stimulation urbaine, mais que ces gens là fassent l’effort de revisiter ce que l’Histoire triomphante a mis de côté. A savoir la petite paysannerie, l’agroécologie, l’agroforesterie, la permaculture. Là, pour moi, est le préalable essentiel. Si les villes gagnent en humilité, les campagnes gagneront en responsabilité. Il faut dorénavant que les villes rendent les bras aux campagnes, mais avec d’autres cerveaux. Et que les urbains en rabattent un peu sur leur propre fierté et ne viennent pas tout coloniser. Il y a vraiment un travail préalable de déconstruction. Cela concerne en premier lieu les donneurs d’ordre, et notamment l’État. Toutes les institutions sont logées à Paris. Et souvent on a l’impression d’une écologie de bureau.



Le début des années 1960 voit éclore des projets de villes nouvelles, érigées ex-nihilo sur des terres agricoles. Quelles leçons a t-on tirées ou retenues de ce type d’aménagement du territoire ?


 Concernant ces villes nouvelles, les neuf (NDLR. dont Val-de-Reuil dans l’Eure) dont sept en Île-de-France, le but était de créer des unités avec un taux d’emploi égal à un, dans des périphéries d’agglomérations grossissantes pour bloquer le processus d’étalement anarchique qui était propre à l’agglomération parisienne et quelques autres agglomérations. Le choix a été pris par la DATAR* de la grande époque, qui a créé les villes nouvelles entre les métropoles d’équilibre.On est dans une logique d’État d’aménagement. Et c’est là, pour moi, que le monde a encore plus changé, et pas seulement sur la question écologique. La géographie d’État n’a plus les mêmes moyens que dans les années 1950 – 1960. On est dans une logique qui est propre à de l’État, l’État aménageur, de l’État planificateur.

Le constat est aujourd’hui : si on continue ce genre d’aménagement, on est encore et on conforte le système productiviste, en créant des fonctions de vie clefs en mains pour chacun. Cette ère là, cette période, est aujourd’hui pour moi, un errement. On ne peut s’en nourrir, même si au préalable l’idée peut paraître séduisante. En tout cas, le mode opératoire, l’arrière plan politique et les destinées économiques sont encore dans un schéma de croissance et de développementalisme qu’il nous faut combattre ardemment. De cela je ne tire pas grand enseignement, car ce que je suis appelé à défendre, avec d’autres, c’est la revitalisation de petites villes existantes, ou villes moyennes. Ces unités qui ont connu quelques désindustrialisations, ou d’autres qui ont bien vécu et qui n’ont pas périclité comme on le présente abondamment. Ce sont ces foyers, cette de vie qui vont de 2 à 3 000 habitants jusqu’à 20 000, voire un peu plus. Là on a une strate territoriale, qui plus que des villes nouvelles créées ex-nihilo, qu’il faut réinvestir collectivement. Car on n’a pas encore le phénomène de masse propre à la métropolisation… on a l’accès aux terres plus ou moins proches. Passé 20 à 30 000 habitants, on retrouve les effets de seuil évoqués avant, et on est obligé de se rendre dépendant de chaînes de production et d’acheminement quasiment à l’autre bout du monde. Il ne faut pas rétrécir les vies mais resserrer un peu les villes. Plutôt que des villes nouvelles, il faut des villes historiques et apprendre à peupler différemment.

On a 3,2 millions de logements vacants en France. La crise du logement en France n’est pas une crise de pénurie, mais une crise de répartition. C’est dans les périphéries, dans les ruralités que les logements sont là. Les ressources forestières y sont, les ressources de la terre mêmes si certaines ont subi une mauvaise exploitation via un modèle que je ne défends pas. En fait, c’est là que toutes les ressources de subsistances les plus vitales se situent.

Au sommaire


Un rapport de l’Institut national (INSEE) en date du 23 mai 2023 souligne qu’en Normandie en 10 ans, 15 000 hectares de terres agricoles ont été consommées pour du logement. Et ce alors même que le solde migratoire est stable, voire atone. Que vous inspirent les résultats de cette étude ?
 

On est sur un taux d’artificialisation qui est assez connu et engagé depuis belle lurette. Cette artificialisation est pour 60% du logement, mais à côté de cela il y a les infrastructures de transport, les zones d’activités commerciales, les zones industrielles. Il y a plein de raisons à cela, qui puisent à la fois dans les ressorts de l’économie budgétaire, la fiscalité locale.

Je vois deux grands types de raisons. Le premier, déjà évoqué, c’est que le monde des élus, tous partis confondus, du fait même d’accéder au pouvoir, est dans une logique croissanciste. Prenons l’exemple du programme national « petite ville de demain » ou « opération cœur de ville » dans les villes moyennes ou les petites villes. Nombre d’élus s’en sont frottés les mains. Tous les élus, en vertu de nos mantras politiques, tous sont dans le développement, et la croissance qui l’accompagne.

Au-delà des rigidités technico-juridiques, ou fiscales, il y a un déni d’un autre habité. Je pense, en caricaturant, qu’il y a à la fois, des élus qui se font réélire en ayant inauguré une petite zone commerciale, et que toujours dans le régime de croissance, on trouve ; la peur étant la chose la mieux partagée entre nous ; sachant qu’on veut sécuriser notre avenir en investissant dans la pierre, en ayant un petit pavillon, tout cela vient justifier un BTP très puissant en France. C’est la périurbanisation qui a gagné aujourd’hui, avec plus de 15 millions de périurbains.

Donc besoin de sécurisation par rapport à la propriété privée, et des élus qui considèrent que la fonction ou le mandat intègre cette fonction bâtisseuse. Tout cela est articulé autour du fait de l’érection, le fait de bâtir… cela fait tourner l’économie et le BTP derrière est des puissances les mieux installées dans l’économie française.


« Quand le bâtiment va, tout va ! ». On doit cette formule à Martin Nadaud, maçon, originaire de la Creuse, devenu parlementaire (plusieurs mandats exercés au 19e siècle). Cette petite musique revient régulièrement sur le devant de la scène nationale. Plus d’un siècle et demi après, que vous inspire cette formule ?
 

Pour moi, les raisons évoquées sont principielles. C’est à dire que l’économie du capital, et particulièrement son ère néolibérale, est une économie du tremblement, de la crainte suscitée, du détournement de ce que pourrait être la longue durée. Il s’agit de précariser, soyons clairs ! Pour qu’à un moment donné, nous soyons tous en concurrence. Ou en tout cas, suffisamment humbles vis à vis des conditions d’exercice du travail, notamment, au sens des activités. On est tous des enfants illégitimes et involontaires du grand capital. C’est cela qui se trame derrière. Du coup, c’est habillé par des bons mots, des formules. La France, particulièrement, autour du bâtiment parce que l’histoire industrielle a fait que l’on a produit ces commandements. Ce n’est qu’un visage parmi d’autres du mantra croissanciste, du schéma qui a obéré, hélas pour l’humanité, l’idée même de la finitude des ressources et des limites écologiques. On est entré dans une crise d’époque, et que la nature à prix cassé, ce n’est plus possible. Désormais, il faut apprendre à considérer autrement que par exploitation infinie.

La nature gratuite, en tout cas c’est fini !
 

Propos recueillis

par Gilles Motteau

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