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Philippe Desbrosses, une vie de combat pour la biodiversité et l’agriculture paysanne

par | 2 Avr 2024

Depuis la reprise de la ferme familiale à Millançay, dans le Loir-et-Cher, en 1974, Philippe Desbrosses, 82 ans, mène un combat pour une autre agriculture. Investi dans le développement et l’institutionnalisation de la bio en France et en Europe, il est aussi connu pour son implication dans la sauvegarde des variétés anciennes.

Le ciel est gris, menaçant, en cette journée de mars. Au bout d’un long chemin de terre, bordé de deux étangs, se trouve la ferme-conservatoire de Sainte-Marthe et ses 1840 variétés de légumes « oubliés ». Les premiers semis de la saison viennent tout juste d’y être plantés. Ce lieu de culture, d’étude et d’expérimentation, situé à Millançay, dans le Loir-et-Cher, s’étend sur une centaine d’hectares.

Dans la salle de formation, les photos des différentes promotions de stagiaires venues se former à l’agroécologie au fil des ans sont accrochées au mur. Sur les tables, des sachets de graines par dizaines, prêts à être expédiés aux passionnés de variétés ancestrales du monde entier.

« Je vous préviens. Je saute souvent du coq à l’âne », avertit Philippe Desbrosses. A 82 ans, celui qui fait partie des pionniers de l’agroécologie en France, a tant à raconter, « toujours aussi passionné que lorsqu’[’il a] repris cette ferme familiale », il y a tout juste cinquante ans.

Lire aussi : Ils font de la sauvegarde des variétés anciennes leur combat

Le showbiz puis le retour à la terre

Au départ pourtant, Philippe Desbrosses avait opté pour une autre carrière dans le milieu de la musique. Pendant une dizaine d’années, il évolue et se produit avec son groupe de pop Belisama et se retrouve au hit-parade d’Europe 1. « L’un de nos titres a même été parrainé par Jacques Dutronc au sein de la maison de disque Vogue », se souvient-il, enjoué.

La conversion en agriculture biologique de la ferme familiale en 1969 réveille en lui l’envie de nouvelles aventures. « J’ai terminé les derniers contrats en 1972 et ensuite, je suis revenu à la terre en 1973. Beaucoup ont pensé que j’avais perdu mon bon sens d’abandonner une carrière prometteuse. Je savais que c’était une profession difficile mais j’avais en moi cette poésie de la campagne, des plantes… »

Cette poésie, ces mots, « je vais vous faire un cadeau », dit-il, avant de déclamer l’une de ses créations, Le Dimanche du paysan. « Au long des chemins creux/ qui sillonnent les champs/ dans le matin brumeux/ où vas-tu paysan ? / L’aube naît à peine/ à l’horizon sanglant / que déjà dans la plaine / tu marches paysan […] On rit de toi souvent/ dans les salons feutrés / et ton nom paysan/ sert d’insulte aux valets/ pourtant, quelle noblesse/ chaque jour, humblement/ tu mets là ton adresse/ dans ta tâche, paysan. »

« Ce poème ne m’a jamais quitté. Le jour où je l’ai conçu, j’en avais gros sur le cœur. Je travaillais tous les jours, même le dimanche matin. Et on nous appelait les pecnots, les pedzouilles alors qu’on faisait une activité utile pour l’ensemble de la société. »

Le jardin de la ferme de Sainte-Marthe en 2020 lors de la saison de la reproduction des semences. @Crédit photo : conservatoire de Mille variétés anciennes.

L’effervescence d’une époque

Devant Philippe Desbrosses, sur une table, sont posés deux livres : La Fécondité du sol, d’Hans Peter Rusch – « C’est un bijou. J’y redécouvre des choses, très belles, à chaque fois que je lis » – et l’un de ses premiers ouvrages datant de 1987, Le Krach alimentaire – dont la préface de l’abbé Pierre le rend « très fier ». Le paysan a écrit au total une quinzaine d’ouvrages.

Dès son retour à la terre, l’homme se positionne dans le débat public en faveur d’une agriculture plus respectueuse des hommes et du vivant. « Ma curiosité, mon désir d’échanger était tel que je n’avais pas de limite, et ça marchait, les gens m’accueillaient. » Sa participation à l’émission culte de France Inter animé par Jacques Chancel Radioscopie, en 1974, garde pour lui une saveur particulière.

Partout sur la planète, l’agriculture industrielle d’après-guerre est contestée. Les paysans ne supportent plus « de voir les désastres des gros tracteurs qui détruisent le guéret (le sol frais) ». Un mouvement émerge, se structure, comme « une inspiration irrépressible », « un champ nouveau ».

L’opportunité se présente de travailler avec des scientifiques. « Cela m’a donné une culture que je n’avais pas. Cela m’a appris à faire des démonstrations sur ce sujet », poursuit-il, en évoquant les figures de Jean Keilling, professeur à l’Institut national d’agronomie, son mentor pendant vingt ans, d’André Voisin, agronome, des Américains Robert Rodale, fondateur du Rodale Institute, et Eliot Coleman, agriculteur, de l’Allemand Ehrenfried Pfeiffer, auteur de La Fécondité de la Terre, ou encore du Chiloaméricain Miguel Altieri, professeur à l’université de Berkeley, et fondateur de la notion d’agroécologie.

Celui qui fait partie des pionniers conserve précieusement les archives de cette l’époque. « J’en ai des mètres cubes. C’est aussi une force d’avoir vécu toute cette période et d’avoir collecté tous ces médias qui attestent de ce qu’il s’est passé. »

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Sa passion pour les variétés rustiques

En parallèle, Philippe Desbrosses poursuit son combat pour la biodiversité, passionné par les variétés ancestrales. Le conservatoire de Sainte-Marthe abrite des spécimens rares : pommes de terre noires, épinards-fraises, tournesols géants, etc. Aventurier, il parcourt le monde à la recherche des semences disparues. « Je bénis le ciel de m’avoir mis sur le trajet de ces plantes-là. C’est ma fierté. Quelle chance ! »

Parmi ses premières trouvailles, le potimarron, originaire d’Asie, alors inconnu en Europe.  « Alors que j’étais en stage, en 1973, on m’a fait découvrir un soir un potage, raconte-t-il. C’était tellement fabuleux !  […] Vous vous rendez-compte ? Ce goût de purée de châtaignes, cette mine d’or de vitamines… » L’agriculteur repart alors avec des graines. « C’est incroyable. Cela a vraiment pris dans toutes les régions. Aujourd’hui, le potimarron a détrôné la citrouille. »

Inlassablement, il se bat contre les variétés modernes, amputées de leurs qualités, pauvres génétiquement et nutritivement, dont la culture conduit à l’appauvrissement des sols : « La qualité d’un aliment est quand même lié à l’équilibre d’un sol et à la qualité de ces sols. Si on a des sols carencés, on aura des aliments carencés », déclare-t-il en 1989 dans une émission d’Antenne 2.

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Titulaire d’un doctorat en sciences de l’environnement, il s’intéresse de près, pendant des années, à une autre plante, protéagineuse, le lupin, et y consacre sa thèse en 1987. « Il y a 200 000 variétés à la surface du globe, dont une dizaine de grandes familles. Le lupin pousse aussi bien dans les montagnes de l’Altiplano à 4000 km d’altitude, que dans les plaines du Soudan. Cela montre à quel point cette plante a été mise sous le boisseau. »

Aujourd’hui encore, il tente de la réhabiliter face à la domination du soja, venu d’Amérique, et poursuit son engagement pour la sauvegarde des ressources génétiques, à travers l’association Intelligence verte, qu’il a fondée aux côtés d’Edgar Morin, de Corinne Lepage ou de Jean-Marie Pelt, et au sein du mouvement Graines de vie.

Parmi les variétés que l’on trouve à Sainte-Marthe, cette variété de maïs fraise. @Crédit photo : conservatoire de Mille variétés anciennes.

La lutte pour l’agriculture biologique

Dans les années 1980 dont il garde un « souvenir ému », Philippe Desbrosses joue un rôle dans plusieurs instances nationales et internationales et travaille à l’institutionnalisation de l’agriculture biologique. Expert auprès du ministère de l’Agriculture, il fonde et préside le Cinab, le Comité interprofessionnel national de l’agriculture biologique, et œuvre en France pour la labellisation. Il sera à la tête de la Commission nationale du Label AB jusqu’en 2007.

Puis vient l’échelle européenne. Chef de la délégation européenne de l’Ifoam, l’International federation of organic agriculture movements, une association internationale d’agriculture biologique, il négocie un cadre (cahier des charges, label européen, règlement) auprès de Bruxelles. « Nous avons travaillé pendant sept ans. Je prenais le Thalys régulièrement pour des séances avec le fonctionnaire de l’administration spéciale. J’ai fait feu de tout bois, note-t-il. J’y allais pour les convaincre de la nécessité de changer les rêves de l’agriculture et de changer de braquet. »

En 1991, le combat aboutit à un règlement européen. « Quand les lobbystes du système dominant se sont rendus compte de l’intérêt de l’alternative que nous représentions, le monument était en place. […] Sans les garde-fous de la réglementation du label bio, nous serions aujourd’hui dans une situation ingérable et une empoignade chaotique pour s’approprier ce signe de qualité. »

Le créateur des Entretiens de Millançay – des manifestations autour de l’agriculture biologique où participaient politiques et représentants de la société civile jusqu’en 2014 – continue de dénoncer l’« agriculture de spéculation », face à la crise actuelle que traverse la filière bio : « La bio, elle dérange. Je vous dis carrément que les autorités et les gouvernements dans la plupart des cas privilégient l’agriculture industrielle, parce qu’ils subissent les pressions des grandes multinationales des pesticides, des engrais chimiques, de l’agroalimentaire, etc. »

Des projets, Philippe Desbrosses en a encore plein la tête. Le prochain ? La mise en place d’une université paysanne sur le site de Sainte-Marthe, en partenariat avec l’université de Tours, qui débouchera sur un diplôme universitaire d’enseignement supérieur d’agroécologie. Le lancement, prévu en avril 2024, a été repoussé. L’objectif d’un tel diplôme est de renouer avec une agriculture authentique, d’acquérir des savoirs pratiques et théoriques et de développer une capacité d’autonomie. « En Asie, en Afrique, en Amérique latine, vous avez là des savoir-faire extraordinaires. Mais on oublie tout cela et on écarte volontairement tout ce qui risquerait de perturber le bon fonctionnement du commerce. Tous ces savoirs sont en train de disparaitre. » Et Philippe Desbrosses n’a qu’une envie : les réhabiliter.

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