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La ferme des 100 Terres

Éléonore Ardelanot

La ferme des 100 Terres

Dans un monde dominé par les moteurs et les ordinateurs, une poignée de personnes se déplace encore avec son troupeau dans des espaces naturels où le temps semble s’être arrété. Il est 7h du matin un samedi froid de décembre et nous partons aider Olivier et Sonia de la Ferme 100 terres en plein “transhumance” dans la forêt domoniale de Dourdan, au sud de Paris.

Des bergers nomades sur les plaines franciliennes

Paysagiste de formation, Olivier Marcouyoux est berger-jardinier itinérant en île-de-France, sans terre et sans subventions. Il est aidé par ses deux chiennes border collie, et régulièrement ses voisins, des curieux, ainsi que les paysans alentour, notamment la ferme des Clos où son troupeau pâture une partie de l’année. Olivier a commencé son élevage seul avec trois brebis, en 2010. Aujourd’hui, elles sont environ 500. Depuis environ un an, Sonia, jeune maraîchère l’a rejoint. Ils sont bergers sans terre en Île-de-France et vivent en caravane, un peu nulle part et partout à la fois. Olivier me dit même que pour lui « La sédentarité c’est la mort », en choisissant cette liberté de mouvement pour ses animaux, il a pu garder la sienne au quotidien. Ils se déplacent régulièrement pour faire pâturer leurs bêtes nourries uniquement à l’herbe des forêts et des parcelles agricoles, valorisant ainsi de nombreuses ressources fourragères non utilisées. L’élevage ayant quasiment disparu des alentours, pas de surpâturage ici. Les brebis et les chèvres ont accès à des quantités d’herbe largement supérieures à celles de certaines zones rurales, et rendent un service gratuit d’entretien de nombreux espaces.

A suivre: des bergers nomades

Des bergers nomades sur les plaines franciliennes

Vivre de cette agriculture en mouvement ne laisse d’autre choix que de chérir et comprendre son environnement. Olivier milite justement depuis des années dans la région pour un pastoralisme comme outil de gestion et de compréhension du patrimoine végétal péri-urbain.  Olivier a cofondé l’association Clinamen en Seine Saint-Denis pour contribuer à la réinsertion de pratiques paysannes en ville, dont l’éco-pâturage et l’écopastoralisme. Il est aussi membre de la Coopérative Les Champs des Possibles. Il se qualifie de jardinier-berger, considérant son activité d’élevage avant tout comme un soin aux écosystèmes et à la flore locale, dénué de toute intervention mécanique ou chimique, plutôt que comme un outil de production de viande ou de laine. En découvrant le pastoralisme et cette paysannerie nomade où la propriété privée n’est pas un frein à la pratique agricole, je réalise encore plus, un peu honteuse, que la compréhension que j’ai de mon environnement est très superficielle. On ne m’a jamais expliqué ce qu’était vraiment le pastoralisme, son utilité, quand bien même les troupeaux qui pâturent en montagnes sont des images solidement ancrées dans notre imaginaire commun.   

Il monte la garde

La doyenne de l'équipe

Nourries à l'herbe des forêts

Donner un accès à la paysannerie en Île de France

Après une heure de marche, nous entrons dans un village avec le troupeau. En tête, une vieille chèvre de sept ans – la doyenne de l’équipe – donne le rythme. J’aperçois, derrière les portails de la rue principale, des personnes âgées observer, émerveillées.
Certaines hurlent « Bravo ! » et sourient, les yeux embués. Des familles aussi, des enfants qui voient des brebis et des chèvres pour la première fois, s’arrêtent, stupéfaites par ce défilé inattendu. Ces moments quasiment disparus du monde qu’on propose à ma génération me rappellent pourquoi je veux lutter pour la survie et la poursuite de la paysannerie aujourd’hui.
Malheureusement, la justice sociale et écologique ne passera pas seulement par la beauté et l’émotion, car ce nest pas une image d’Épinal qui nous nourrira, mais bien un véritable changement politique. Pourtant, je suis persuadée que cette part de beauté paysanne a son importance.
Alors quelle faisait encore partie du quotidien péri-urbain de nos grands-parents, cette agriculture dil y a à peine quelques décennies revit là sous nos yeux. Ces métiers raréfiés par des choix politiques privilégiant le profit et lindustrie nous rend pourtant plus heureux aujourdhui. Cest en se plongeant dans ces gestes éprouvants mais beaux pour lavenir quon ira mieux. Même si on a mal aux jambes, même si on a froid, même si cest dur.
En rencontrant Olivier et Sonia, je me suis demandée : me sentirais-je capable de vivre cette vie nomade ? Je ne crois pas. Il faut peut-être être un peu fou pour faire ça à notre époque, mais pourquoi pas ? En écrivant ces lignes je me souviens de ce que me disait un maraîcher il y a peu : le paysan qui tient le coup se situe quelque part entre la rigueur et la folie.